Les livres sacrés de l'hindouisme forment un ensemble textuel d'une ampleur et d'une ancienneté peu communes, composé sur plusieurs millénaires dans une langue liturgique, le sanskrit. Contrairement à d'autres traditions religieuses, l'hindouisme ne reconnaît pas un livre unique qui ferait autorité pour tous : il s'agit plutôt d'une bibliothèque vivante, où hymnes rituels, spéculations philosophiques et récits épiques cohabitent. Cet article présente les principaux corpus et la façon dont la tradition les classe et les transmet.
Les grands textes de l'hindouisme
La tradition hindoue distingue classiquement deux grandes catégories de textes. D'un côté la shruti, littéralement « ce qui est entendu » : selon la tradition, ces textes n'ont pas d'auteur humain et auraient été perçus par des sages, les rishis, en état de vision intérieure. De l'autre la smriti, « ce dont on se souvient » : des œuvres attribuées à des auteurs, transmises et remaniées, dont l'autorité est considérée comme dérivée de celle de la shruti.
Les Vedas et les Upanishads relèvent de la shruti. Les épopées (le Mahabharata et le Ramayana), les Puranas, les traités de droit et de conduite comme les Dharmashastras relèvent de la smriti. Cette distinction n'est pas une hiérarchie de popularité : ce sont les textes de la smriti, plus narratifs et plus accessibles, qui ont le plus largement nourri la piété quotidienne, l'iconographie et les fêtes, tandis que la shruti est longtemps restée le domaine des spécialistes du rituel.
Un trait frappant de cet ensemble est son mode de transmission. Pendant une très longue période, ces textes ont circulé oralement, mémorisés par des lignées de récitants selon des techniques de mémorisation extrêmement contraignantes, conçues pour empêcher toute altération du son. Le texte n'est pas seulement un contenu à comprendre : pour les fidèles, sa sonorité exacte fait partie de son efficacité rituelle. C'est aussi pourquoi la récitation garde aujourd'hui encore une place centrale dans le culte, aux côtés des symboles et objets de la dévotion hindoue.
Les Vedas
Les Vedas constituent la couche la plus ancienne. Le mot veda signifie « savoir », « connaissance ». On en compte quatre : le Rig-Veda, recueil d'hymnes adressés aux divinités ; le Yajur-Veda, qui rassemble les formules employées par les officiants du sacrifice ; le Sama-Veda, qui reprend des vers en vue du chant ; et l'Atharva-Veda, plus hétérogène, contenant notamment des formules de guérison et de protection.
Chaque Veda se présente lui-même comme un ensemble stratifié. Le noyau est formé par les Samhitas, les collections d'hymnes et de formules. Viennent ensuite les Brahmanas, textes en prose qui expliquent le déroulement et le sens des rites ; les Aranyakas, littéralement « textes de la forêt », associés à une pratique plus retirée ; et enfin les Upanishads, qui closent le corpus. Cette architecture reflète un déplacement progressif de l'attention : du geste sacrificiel accompli correctement vers son interprétation, puis vers la question de ce que le rite signifie pour celui qui l'accomplit.
Le monde des Vedas est largement celui du sacrifice, le yajna, célébré autour du feu. Les divinités qui y occupent le premier plan, comme Agni, associé au feu, ou Indra, ne sont pas exactement celles que la dévotion populaire ultérieure placera au centre. Les historiens situent la composition de ce corpus dans une haute antiquité, mais les datations restent débattues et il est plus prudent de parler d'une longue période de formation que d'une date précise.
Les Upanishads
Les Upanishads marquent un tournant. Le terme est traditionnellement compris comme évoquant le fait de « s'asseoir auprès » d'un maître, ce qui dit bien leur forme : ce sont souvent des dialogues, entre un enseignant et un disciple, un père et son fils, un souverain et un sage. On y trouve des questions, des objections, des images, plutôt que des prescriptions rituelles.
Leur objet n'est plus principalement le rite mais ce qui le fonde. Deux notions y deviennent centrales : l'atman, le soi le plus intime, et le brahman, la réalité ultime. La question de leur rapport, et notamment l'affirmation, dans certains passages, de leur identité, est devenue le point de départ des grandes écoles philosophiques ultérieures, en particulier du Vedanta (littéralement « fin des Vedas », puisque ces textes achèvent le corpus védique). Les Upanishads abordent également les notions de karma, d'action et de conséquence, de samsara, le cycle des renaissances, et de moksha, la libération de ce cycle.
Le nombre des Upanishads varie selon les listes ; la tradition en retient un ensemble restreint comme principales, les autres étant plus tardives. Elles ne forment pas un système unifié : différents passages, différents textes, proposent des réponses qui ne se recouvrent pas, et une bonne partie de l'histoire de la philosophie indienne consiste précisément en des lectures rivales de ces mêmes énoncés.
La Bhagavad-Gita et les épopées
Deux grandes épopées dominent la smriti. Le Ramayana, attribué par la tradition au sage Valmiki, raconte l'histoire de Rama, de son épouse Sita et de leur exil. Le Mahabharata, attribué à Vyasa, est un texte immense qui relate le conflit entre deux branches d'une même famille, les Pandavas et les Kauravas, et intègre en chemin quantité de récits, de généalogies et d'enseignements.
C'est à l'intérieur du Mahabharata que se trouve la Bhagavad-Gita, « le chant du Bienheureux ». La scène est célèbre : sur le point d'engager la bataille, le guerrier Arjuna refuse de combattre parce qu'il devrait affronter des parents et des maîtres. Son cocher, Krishna, lui répond, et ce dialogue devient un exposé sur le devoir (dharma), l'action désintéressée, la connaissance et la dévotion. La Gita a acquis un statut particulier : bien que relevant formellement de la smriti, elle est souvent traitée avec une révérence comparable à celle réservée à la shruti, et elle est probablement le texte hindou le plus lu et le plus commenté hors de l'Inde.
Il faut y ajouter les Puranas, vastes recueils de récits sur les divinités, la cosmologie et les lieux saints. Ce sont eux qui ont fourni l'essentiel de la matière des grands cycles dévotionnels autour de Vishnou, Shiva ou la Déesse, et qui structurent une bonne part de ce que l'on voit et entend dans un temple hindou.
La place des textes dans la tradition
Pour les fidèles, ces textes ne se lisent pas seulement, ils se récitent, se chantent et s'écoutent. Un passage de la Gita peut accompagner un rite domestique ; un épisode du Ramayana peut être joué pendant une fête ; un mantra védique peut être prononcé lors d'un mariage sans que l'assistance en suive le sens mot à mot. La transmission passe largement par la relation à un maître, par la performance et par la mémoire familiale, autant que par la lecture individuelle.
L'hindouisme n'ayant pas d'autorité doctrinale centrale ni de canon fermé faisant consensus, les différentes écoles et courants n'accordent pas la même place aux mêmes textes. Certains courants dévotionnels s'appuient avant tout sur les Puranas et sur une littérature en langues régionales ; d'autres, plus philosophiques, reviennent aux Upanishads et à leurs commentaires. La pratique domestique s'accompagne souvent d'un espace dédié et d'objets de culte hindous : support de lecture, image de la divinité, lampe, rosaire de récitation.
Questions fréquentes
Quel est le livre sacré de l'hindouisme ?
Il n'y en a pas un seul. L'hindouisme repose sur plusieurs corpus, les Vedas et les Upanishads d'un côté, les épopées et les Puranas de l'autre, dont l'importance relative varie selon les écoles et les régions. Si l'on cherche le texte le plus largement lu et cité aujourd'hui, la Bhagavad-Gita occupe une place à part, mais elle ne joue pas le rôle d'un livre unique et exclusif.
Quelle est la différence entre shruti et smriti ?
La shruti désigne les textes que la tradition considère comme perçus par des sages plutôt que composés par eux : les Vedas et les Upanishads. La smriti regroupe les œuvres attribuées à des auteurs et transmises par la mémoire, comme les épopées, les Puranas et les traités de conduite. Selon la tradition, l'autorité de la smriti dérive de celle de la shruti.
En quelle langue les textes hindous ont-ils été composés ?
Les corpus les plus anciens ont été composés en sanskrit, sous une forme ancienne pour les Vedas, dite sanskrit védique, puis dans le sanskrit classique pour les épopées et les Puranas. Une abondante littérature religieuse existe aussi en langues régionales de l'Inde, notamment dans les courants dévotionnels, et de nombreuses traductions circulent aujourd'hui en français et dans d'autres langues.
Faut-il lire les Vedas pour comprendre l'hindouisme ?
Ce n'est pas ainsi que la tradition fonctionne pour la plupart des pratiquants. Les Vedas sont un corpus rituel technique, longtemps réservé à des spécialistes, tandis que la culture religieuse commune s'est nourrie surtout des récits épiques et puraniques. Un lecteur curieux commence généralement plus utilement par la Bhagavad-Gita ou par une anthologie des Upanishads.
Par la redaction de Tout Sur Dieu.